Le Fer : une découverte africaine

Une vaste étude internationale menée par l’UNESCO a levé le voile sur l’histoire de la métallurgie. Les conclusions de l’enquête prennent à contre pied toutes les thèses qui visaient à marginaliser l’Afrique noire du récit de cette découverte.

Données historiques sur la métallurgie en Europe

Les chercheurs ont établi que l’âge du fer date de -1 200 ans en Europe. Puis ce savoir faire technique a progressivement atteint son apogée en Autriche avec la civilisation de Hallstatt vers -700, avant de se répandre sur toute l’Europe.

Enfin les Romains ont particulièrement mis à profit cette découverte pour renforcer la puissance de leur empire, fabriquer de nouvelles armes et conquérir de nombreux territoires autour de la méditerranée.

Idéologie & Histoire de la métallurgie en Afrique noire

Pour l’Afrique noire, les historiens pensaient que ses habitants n’avaient pas été en mesure de faire seuls, une telle découverte. Le scénario historique retenu voulait que la sidérurgie ait été introduite en Afrique à partir de l’Asie occidentale, d’abord en Égypte ancienne, puis en Afrique occidentale au IIIème siècle de l’ère ancienne africaine, soit par Carthage, soit depuis la Nubie.

Défenseur de cette idéologie extra-africaine, R. Mauny soutenait ardemment que ce savoir, les populations africaines l’avaient appris des Berbères dans la deuxième moitié du 1er millénaire de l’ère ancienne africaine. Chose problématique, les Berbères ne maîtrisaient absolument pas la métallurgie. D’où son idée de faire provenir ces connaissances d’artisans métallurgistes razziés en Afrique du nord et mis en contact avec les Noirs par les Berbères.

Cet échafaudage historiographie s’effondre de lui-même, dès que l’on constate par exemple qu’il existe aucun lien linguistique entre l’Afrique noire et l’Afrique du nord dans le domaine de la métallurgie et que l’utilisation du fer au Nigéria (civilisation Nok) remonte au Xème siècle de l’ère ancienne africaine. Ainsi, l’usage du fer en Afrique noire, devance l’Afrique du nord de près de VII siècles et surtout, on a jamais retrouvé de hauts fourneaux chez les Berbères ou bien encore au Sahara.

C’est donc ce réflexe de négation systématique, qui est pointé du doigt dans les Actes du premier colloque international d’archéologie africaine qui s’est déroulé en 1986 au Cameroun : “De longues et stériles querelles ont conduit certains chercheurs à s’opposer aux résultats évidents des recherches archéologiques. La cause semble bien, aujourd’hui, entendue. Les fondeurs étaient des Noirs….

A vrai dire, une première vague de datations effectuées en Afrique noire entre 1969 et 1974 avaient déjà mis à mal le scénario extra-africain de l’âge du fer pour les raisons suivantes :

  •   Les vestiges de la civilisation Nok (Nigéria) indiquent que l’Age du fer dans cette région, remonte aux IXème et Xème siècles de l’ère ancienne africaine.
  •   Les fouilles menées sur le site de la civilisation de Termit (Niger oriental) révèlent que cette date est celle du VIIème et Xème siècle de l’ère ancienne africaine.
  •   Enfin au Soudan, l’Age du fer de Napata remonte au VIIIème siècle de l’ère ancienne africaine.

Malheureusement, on préféra mettre en doute ces datations, en s’appuyant sur les données tardives de l’Age du fer en Tunisie qui remonte au VIème siècle de l’ère actuelle. Néanmoins, une faille était ouverte dans la théorie généralement admise de l’apparition du fer en Afrique noire. Cette faille, le professeur H. Lhote l’avait déjà repéré dès 1952 (avant donc la période de fouille) dans un article intitulé “La connaissance de l’âge du fer en Afrique occidentale“[1] dans lequel il concluait avec une exceptionnelle sincérité que “Les faits ethnographiques, linguistiques, historiques et archéologiques se conjuguent pour affirmer le caractère proprement africain de l’industrie du fer dans le monde noir“. L’existence exclusive de hauts fourneaux en Afrique noire, de soufflets à coupe en poterie soudanaise et l’absence de correspondances linguistiques entre le monde sémitique et le monde noir à propos des métiers du fer, ne laissaient planer aucun doute sur l’origine africaine de la métallurgie.

Les apports de l’étude de l’UNESCO

Pour statuer définitivement sur la question, l’UNESCO a fait plancher un bataillon de chercheurs [2] sur cette problématique complexe, afin de dégager une cohérence scientifique et historiographique à la naissance de l’âge du fer en Afrique Noire. Médiatisée sous l’intitulé de « Les Routes du fer en Afrique  » cette étude visait à :

  •   Cerner l’ancienneté de l’âge du fer en Afrique noire,
  •   Analyser son utilisation et sa perception sociale,
  •   Apprécier les techniques employées et le génie des fondeurs africains,
  •   Préserver le patrimoine historique de l’Afrique.

En étroite collaboration avec certaines firmes françaises (ex. Usinor Sacilor…), les chercheurs ont pu collecter et analyser plusieurs échantillons émanant des divers sites, ce qui leur a permis de dégager les dates suivantes :

  •   La sidérurgie remonte au moins à -1 500 à Termit,
  •   Au Cameroun le fer était extrait dès -1 200 (près du lac Nyanza)
  •   A Egaro (Est de Termit) l’Age du fer remonte à -2 900.
  •   En Egypte, les datations révèlent -2 700 à Guizèh et -2350 à Abydos,
  •   En Nubie (Buhen), l’Age du fer remonte à -1991,
  •   En Tanzanie (à Kuturuka) on obtient -1 470,
  •   A Carthage (Tunisie) les datations révèlent à peine -600.

Le fer dans l’Afrique impériale

Ces dates contribuent d’une part à confirmer que l’âge du fer africain est effectivement le fruit du génie scientifique africain et d’autre part, mettent en évidence pour l’époque, l’avancée scientifique de l’Afrique. Dès lors, on constate que le fer fut à l’origine de la création des États de la période impériale, tel le Takrur (civilisation de la vallée du fleuve Sénégal, -300 à 1300 de l’ère actuelle). Cet État a été fondé par une dynastie de forgeron, les Jaa-Ogo, qui y ont introduit la culture de décrue et imposé un pouvoir politique reposant sur le contrôle du fer.

Le royaume Sosso est un autre exemple. Le roi-forgeron le plus célèbre Soumaouro Kanté domina le Mandé (Mali) au début du XIIIème siècle. Cette activité métallurgique répondait aux besoins militaires de divers grands royaumes (Ghana, Songhai, Mossi, Mali, etc…) mais aussi aux besoins de la vie de tous les jours (agriculture, vie domestique…).

Partout, on constate cependant que les forgerons ont eut un statut social particulier et supérieur en raison de leur savoir technologique voire mythique. Le fer revêtait un aspect mythique qui exigeait la tenue de cérémonies spéciales avant son extraction. Beaucoup d’explorateurs ont par ailleurs constaté la créativité et la richesse du travail du fer en Afrique noire.

Le lettré tunisien Mohamed el Tounsy remarqua par exemple au Darfour (Tchad) et dans l’Ouadai (Soudan) entre 1803 et 1813 :

« Les tuyaux de pipe en fer dont le travail était d’une pureté et d’une beauté surprenante. Les tiges sont courbées et serpentées comme certaines pipes européennes mais elles sont plus élégantes, plus gracieuses et elles ont un poli si net et si brillant qu’elles semblent être d’argent ».

On sait encore qu’au nord-Cameroun, les femmes Murgur recueillaient le minerai dans les eaux des ruisseaux. Au Gabon, on faisait de même dans les lits des cours d’eau à sec pour collecter des gravillons composés de fer et de manganèse..

On a aussi découvert en 1911 des mines de fer abandonnées au Tchad (Télé-Nugar) dont les galeries atteignaient 1 km de long et débouchaient sur de grandes salles de 22 mètres. Elles n’ont pas encore été datées.

Aperçu des méthodes d’extraction du fer

Il semble que deux méthodes aient prédominé dans le domaine de la métallurgie en Afrique.

La réduction directe :

Elle permet d’obtenir du fer utilisable en une seule opération. Les forgerons africains construisent des petits fourneaux alternativement chargés de charbons de bois et de minerais de fer. Aux alentours de 1 200° C, le fer se sépare de ses impuretés. Evacuées sous formes de scories, celles-ci contenaient des restes de minerai utilisés pour la construction des remparts et autres murs. Le métal récupéré est ensuite purifié par martelage à chaud et transformé en objet.

La réduction indirecte :

Cette technique exceptionnelle permet d’obtenir du fer en deux temps. Les fondeurs africains puisent d’abord la fonte après liquéfaction totale du minerai dans de hauts fourneaux à partir de 1 535° C. Débarrassée de son excès en carbone, elle est ensuite transformée en acier. Utiliser le même four pour obtenir du fer et de l’acier, C’est du pur génie ! Pour comprendre l’extraordinaire avancée de cette technique en Afrique, il faut savoir qu’en Europe, ce n’est qu’au XIVème siècle de l’ère actuelle que cela fut réalisé pour la première fois.

Cependant on constate que les techniques de combustion du bois varient d’une région à l’autre. Chez les Sénoufos par exemple, on dispose les branches d’arbre en couches mais alternativement en sens contraire. Ils forment ainsi des tas hémisphériques de 2 mètres de haut et de 4 mètres de large. Ceux-ci recouvert d’herbes et de mottes de terre, allumés par le bas, se consument lentement. Aucun trou d’aération n’étant ménagé, la fumée s’échappe à travers la couche d’herbes et de terre.

Ainsi, l’étude scientifique sur l’Age du fer en Afrique noire menée par l’UNESCO, a mis en évidence non seulement l’origine africaine de cette technicité mais aussi sa précocité.

Bibligraphie

A télécharger depuis le site de l’UNESCO : Fer en Afrique.

Fer en Afrique 2

[1] H. LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale”-  Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer – 25 septembre 1952 – P. 269-272.

[2] Collaboration à l’étude de l’UNESCO : H. Boucoum, IFAN, L. M. Maes Diop, Gérard Quéchon, Alain Person, P. Kalck, Usinor, Présence Africaine, etc…

L. M. DIOP, “Métallurgie traditionnelle et Age du fer en Afrique“, in Bulletin de l’IFAN, t. XXX, série B, 1968, n° 1, pp. 10-38.

MAUNY, “Histoire de métaux en Afrique occidentale“, in Bulletin de l’IFAN, t. XIV, 1952, p. 578

LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale“, in Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer, 25 septembre 1952, pp. 269-272.H. LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale“, in Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer, 25 septembre 1952, pp. 269-272.H. LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale“, in Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer, 25 septembre 1952, pp. 269-272.H. LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale“, in Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer, 25 septembre 1952, pp. 269-272.H. LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale“, in Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer, 25 septembre 1952, pp. 269-272.H. LHOTE, “La connaissance du fer en Afrique occidentale“, in Encyclopédie mensuelle d’Outre Mer, 25 septembre 1952, pp. 269-272.

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